De l’observation des navires à l’analyse de « l’intention »
Hier, MarineTraffic indiquait où se trouvait un navire. Aujourd’hui, Kpler utilise désormais la combinaison de ces données pour dire pourquoi il s’y trouve…. Même si MarineTraffic existe toujours, mais sous une forme beaucoup plus commerciale.
En effet, le monde de l’AIS a radicalement changé depuis les interventions de rachats du groupe KPLER
Voir aussi mes articles sur Linkedin sur le sujet AIS :
Grâce à l’intégration finalisée en 2025, les algorithmes de Kpler effectuent désormais des recoupements entre l’AIS satellitaire, le radar à synthèse d’ouverture (SAR) et l’imagerie optique. Cela leur permet de « voir » les navires ayant coupé leurs transpondeurs pour effectuer des transferts illicites de navire à navire (STS), avec un niveau de précision impossible à atteindre il y a encore deux ans.
Auparavant, MarineTraffic et FleetMon affichaient souvent des positions ou des ETA (heures estimées d’arrivée) légèrement différentes pour un même navire, en raison de leurs réseaux de récepteurs distincts.
- Réseau Unifié : Kpler exploite désormais un réseau consolidé de plus de 13 000 récepteurs (fusionnant les communautés MarineTraffic et FleetMon).
- Saut de précision : En fusionnant ces points de données disparates en une source unique « Kpler AIS », les bruits de données ont été éliminés. En 2026, leurs prévisions d’ETA pour les ports majeurs comme Rotterdam ou Singapour affichent une marge d’erreur de moins de 30 minutes pour les navires situés à moins de 48 heures de l’arrivée.
Je dois souligner que les solutions d’ORBCOMM sont davantage orientées vers les pétroliers (tankers) et le transport maritime commercial que vers l’industrie de la pêche. Cela s’explique par leur récent alignement stratégique avec S&P Global, leur concentration sur l’intelligence de la chaîne d’approvisionnement et la nature technique de leurs données.
Depuis 2025, l’activité AIS d’ORBCOMM a été intégrée à S&P Global Market Intelligence.
- La Logique : S&P Global est un géant de l’analyse financière, de la notation de crédit et des marchés de matières premières. Ils n’ont pas racheté ORBCOMM pour suivre des bateaux de pêche individuels ; ils l’ont acquis pour suivre les flux énergétiques mondiaux (pétroliers/gaziers) et les mouvements de matières premières (vraquiers).
- L’Argument : L’accent est mis sur l’utilisation des données pour l’évaluation des risques et l’intelligence de marché, plutôt que sur la gestion écologique ou halieutique.
Priorité à la « Visibilité de la Supply Chain » face à la « Gestion des Pêches »
Le marketing et le développement de produits d’ORBCOMM sont explicitement liés à l’IoT (Internet des Objets) et à la logistique intermodale.
- Focus Tankers : Leurs solutions mettent en avant la « Visibilité de la chaîne d’approvisionnement », la « Transition énergétique » et l’« Intégrité de la cargaison ». Ces éléments sont critiques pour les marchés des tankers et des conteneurs, où la valeur de la cargaison est élevée et où le respect des délais (ETA) influence les marchés mondiaux.
- Absence du secteur de la pêche : Contrairement à des concurrents (comme Spire, qui met largement en avant son travail avec Global Fishing Watch), la communication maritime d’ORBCOMM se concentre sur la conformité, la sécurité maritime et la logistique.
- Contraste : Alors qu’un navire de pêche a besoin d’une « détection d’activité » (pêche-t-il ou fait-il route ?), un pétrolier a besoin d’une « optimisation d’itinéraire » et d’une « prédiction de l’ETA » — des domaines où ORBCOMM excelle.
Positionnement technique : AIS de Classe A vs Classe B
L’orientation réglementaire des données d’ORBCOMM est souvent liée aux mandats de l’OMI (Organisation Maritime Internationale).
Le Fait : L’OMI impose l’AIS principalement aux navires de plus de 300 JB (Jauge Brute), ce qui inclut la quasi-totalité des pétroliers mais exclut une partie massive de la flotte de pêche mondiale.
Le Point clé : Le réseau d’ORBCOMM est optimisé pour l’AIS de Classe A à haute fiabilité, utilisé par les grands navires commerciaux. Bien qu’ils puissent suivre les bateaux de pêche, leur infrastructure et les analyses qui en découlent (intégrées aux données financières de S&P Global) sont conçues pour servir les traders institutionnels et les armateurs de la marine marchande.
Comment Global Fishing Watch (GFW) va-t-il pouvoir résister au géant KPLER ?
Le risque de "disparition" de GFW est faible à court terme, car son existence ne dépend pas de la rentabilité commerciale, contrairement à Kpler.
- Modèle de GFW : Soutenu par des fondations (Bloomberg, Moore, Postcode Lottery) et des partenaires technologiques comme Google Cloud. Son budget est lié à la philanthropie et aux objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU.
- Modèle de Kpler : Axé sur le ROI (retour sur investissement) pour les traders et les armateurs.
- Tant que la transparence océanique reste une priorité climatique et géopolitique, le financement de GFW restera stable.
Le défi de l’accès à la donnée brute
C’est ici que Kpler pose un défi majeur. En absorbant Spire Maritime, Kpler contrôle désormais l’une des plus grandes constellations de satellites AIS au monde.
- Le risque pour GFW : Si les fournisseurs de données privées (comme Kpler ou Orbcomm/S&P) augmentent massivement les prix des flux AIS bruts, le coût opérationnel de GFW pourrait exploser.
- La riposte de GFW : GFW diversifie ses sources. Ils n’utilisent plus seulement l’AIS, mais aussi l’imagerie radar (SAR) et l’imagerie optique (VIIRS) pour repérer les "vaisseaux sombres" (ceux qui coupent leur AIS). Ces technologies sont de plus en plus accessibles via des partenariats spatiaux gouvernementaux (ex : Copernicus en Europe).
La spécialisation comme stratégie de survie
GFW ne cherche pas à concurrencer Kpler sur le terrain de la logistique pétrolière ou du gaz. GFW se concentre sur des niches où le privé investit peu :
- La pêche illégale (IUU) : Kpler s’en soucie peu, sauf sous l’angle du risque de conformité.
- Le travail forcé en mer : GFW développe des algorithmes uniques pour détecter les violations des droits de l’homme, une donnée qui n’a pas de valeur marchande directe pour les clients de Kpler.
- Les aires marines protégées : GFW fournit des outils de surveillance gratuits aux États en développement qui n’ont pas les moyens de s’offrir un abonnement Kpler.
Le risque de "marginalisation" technique :
Le vrai danger pour GFW n’est pas la disparition, mais la marginalisation technologique. Avec la puissance de calcul et les données exclusives de Spire et FleetMon, Kpler peut produire des analyses plus précises et plus rapides. Si GFW reste sur des données AIS publiques ou de basse qualité, sa crédibilité scientifique pourrait être remise en cause par rapport aux standards industriels fixés par Kpler.
On s’oriente vers un modèle à deux vitesses :
1. Kpler devient le "Bloomberg de la mer" : payant, ultra-précis, indispensable pour le business et la finance.
2. GFW devient le "Service Public de l’Océan" : gratuit, axé sur l’écologie et la loi, indispensable pour les ONG et les régulateurs.
La fusion des acteurs privés (Kpler/Spire, Orbcomm/S&P) pousse paradoxalement certains gouvernements à soutenir davantage GFW pour éviter un monopole privé total sur la surveillance des eaux nationales.
La concurrence entre Kpler et Unseenlabs est réelle, mais elle se situe à l’intersection de deux approches technologiques différentes. Bien que les deux entreprises vendent de la "clarté" sur ce qui se passe en mer, elles n’utilisent pas les mêmes outils pour y parvenir.
- Kpler (Domination de l’AIS) : Suite au rachat de Spire (maritime) et de MarineTraffic, Kpler est devenu le géant de la donnée AIS (Automatic Identification System). L’AIS repose sur des messages radio envoyés volontairement par les navires.
- Unseenlabs (Spécialiste du RF) : À l’inverse, Unseenlabs ne dépend pas de l’AIS. Ils capturent les signaux radiofréquences (RF) passifs émis par les radars de navigation des navires.
Le segment de la "Dark Fleet" : Le point de friction
- Le problème : Un navire engagé dans des activités illicites (pêche illégale, contournement de sanctions, transbordement de pétrole) va couper son émetteur AIS pour devenir "invisible".
- La solution Kpler : Utilise des algorithmes et l’imagerie satellite pour déduire des comportements suspects et identifier les "trous" dans les trajectoires AIS.
- La solution Unseenlabs : Continue de "voir" le navire grâce à sa signature RF, même si l’AIS est coupé.